CES BANDITS CORSES QUI FAISAIENT RÉGNER LA TERREUR DANS L’ÎLE

EXEMPLES DE VIOLENCE EN CORSE

dans les anciens cantons de Sari d’Orcino et de Vico

par Jean-Pierre VIOLINO

docteur en histoire

La mémoire familiale s’efface peu à peu, voire n’est plus transmise. Les anciens, jadis, racontaient au plus jeunes, le soir au coin de la cheminée, des histoires de bandits qui sévissaient dans les cantons de la Corse-du-Sud de Sari d’Orcino et de Vico, mais aujourd’hui, il ne demeure rien de ces anecdotes, de ce que nos grands-parents et nos arrières-grands-parents ont vécu, de ce qu’ils ont vu et entendu, de ces bandits légendaires qui parcouraient ces terroirs comme s’ils étaient chez eux. À la fois légendes et terroristes !

À partir de quelques exemples qui s’appuient sur la mémoire historique et la mémoire familiale, nous tenterons de voir comment au XIXème et au début du XXème siècle, les Corses vécurent ces épisodes violents sous un climat de terreur.

Famille BENEDETTI, de gauche à droite : Magdeleine, Pierre (les parents), Marie-Rose (la fille), François-Antoine (le grand-père), André (le fils) – source JPV

Marie-Rose BENEDETTI (ma mère) se souvient, bien qu’elle n’eût alors que 5 ans à l’époque, de l’assassinat de deux gendarmes sur la route d’Arro à Lopigna par SPADA, parce que ses parents ont maintenu une mémoire qu’elle a transmise à son fils.

Mais son père, né le 1er février 1890 à Arro et s’engageant dans l’armée dès 1908, mort prématurément le 17 septembre 1948 à Saint-Raphaël, n’a pas eu le temps de raconter ces histoires, parfois drôles, parfois tragiques.

Son grand-père François -Antoine BENEDETTI (° Arbori 10 septembre 1865 – + Casaglione 16 décembre 1946) (photo ci-contre) voit en 1871 et en 1872, alors qu’il est âgé de 7 ans, deux de ses cousins tués à la suite d’un coup de feu. Jamais il n’en parla et seuls les actes de l’état-civil du village d’Arbori gardent leurs souvenirs funestes.

François Antoine BENEDETTI

« L’an mil huit cent soixante et onze, le 14 juillet / est comparu devant nous, LECA François, maire, / officier de l’état-civil de la commune d’Arbori, le / nommé BENEDETTI Charles, propriétaire, domicilié / dans cette commune, âgé d’environ 62 ans / lequel nous a dit qu’hier, à trois heures de / l’après-midi, le nommé BENEDETTI Jean, son fils / âgé d’environ 24 ans, est décédé sur le territoire / de Coggia, à la suite d’un coup d’arme à feux. / Après quoi, nous nous sommes assurés / nous même, et avons dressé procès-verbal, sur / les deux registres, les jours et ans que dessus. / Le père a déclaré ne savoir pas signer. / LECA maire. »

« L’an mil huit cent soixante et douze, le / trente novembre à onze heures du matin / est comparu par devant nous LECA François, / maire et officier de l’état-civil de la commune / d’Arbori, canton de Vico, département de / la Corse, le nommé BENEDETTI Xavier, dit / Pilino, âgé de 64 ans environs, berger, domicilié / et demeurant à Parapoggio d’Arbori, lequel / nous a déclaré que ce matin à deux heures / BENEDETTI François, son fils, est décédé sur le / territoire de Cargèse à la suite d’un coup d’arme / à feu, nous nous sommes assurés de ce fait / et avons dressé procès-verbal le jour, mois et / ans que dessus. / Le maire LECA »

Notons qu’il n’existe aucun acte de décès ni à Coggia, ni à Cargèse, les décès ne sont pas nécessairement transcrits dans les registres des communes où eut lieu la mort brutale mais sur ceux du village natal, ce qui complique la recherche.

Arbori – carte postale de l’auteur

Quand à la belle mère de François-Antoine BENEDETTI, elle à un an quand le bandit Théodore POLI, tue un gendarme à Casaglione. Cet événement considérable dut se raconter mais ne nous est parvenu dans la mémoire familiale. Marie Magdeleine FABIANI est née le 19 août 1821 à Casaglione de Francesco Saverio et d’Angela Maria CASALONGA (mariés au village le 26 janvier 1817). Elle épouse le 10 juin 1852, toujours à Casaglione, Pierre Antoine COLONNA d’Arro, son cadet de 10 ans, mariage qui déplaira à la famille « COLONNA » vu la différence d’âge. De ce couple naît Angèle Marie COLONNA (° Arro 7 mai 1861 – + Saint-Raphaël 13 janvier 1935) qui épouse à Arro le 16 avril 1885 le cordonnier, François Antoine BENEDETTI d’Arbori. La boucle est bouclée !

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L’acte en italien (toscan) numéro 18 de l’année 1822 de la commune de Casaglione est « l’atto di morte del giandarme ROBERT » assassiné par Théodore POLI. Voilà le texte que rédige Santo ALBERTINI, maire du village à cette époque (traductionde l’auteur) :

« L’an mil huit cent vingt-deux, le dix-neuf du mois d’octobre, devant moi, Santo ALBERTINI, maire et officier de l’état-civil de cette commune de Casaglione, s’est présentée Maria FIORA, épouse du « signor » FORMENT, brigadier, commandant la brigade en résidence à Casaglione, âgée d’environ 30 ans ; laquelle a déclaré que le dénommé ROBERT Mathieu (Matteo), gendarme en cette brigade, fils de ROBERT André (Andrea) et de la « signora » N (non indiqué), natif de la commune de La Pulu1, département de la Drôme, âgé d’environ 40 ans, est mort de mort violente, le dix-neuf de ce mois, à environ onze heures du matin par un coup d’arme à feu tiré par le « banditi Teodoro » et sa compagnie, au moment même où les autres bandits saccageaient la caserne. La déclaration a été faîte en présence des « signori » Pietro FLORI et Giuseppe AGNINI, travailleur et demeurant en cette commune de Cacaglione. La dite « signora FIORA » a déclaré ne pas savoir signer le présent acte de décès, les dits témoins ont aussi déclaré ne pas savoir signer, ceci sur interpellation conforme à la loi, après lecture faîte. »

Guagno – liste annuelle des décès pour l’année 1820 et la mention, quatrième ligne du gendarme assassiné par POLI – source Archives Départementales de la Corse-du-Sud

Théodore POLI est né en 1799 à Guagno (La Chiaja). Berger à Calcatoggio et d’un caractère ombrageux, il ne parvient pas à se lier avec les habitants du village. En 1819, il est tiré au sort pour partir comme conscrit mais ne se rend pas à la caserne d’Ajaccio pour être enrôlé. Malgré sa prudence pour ne pas être pris, la maréchaussée (le brigadier François PETIT de la gendarmerie de Guagno) parvient à mettre la main sur le réfractaire et à l’enfermer à la citadelle de la cité impériale d’où il s’en évade facilement trois jours plus tard le 14 février 1820. Après s’être procuré un fusil, il retourne à Guagno et aperçoit discutant au presbytère avec le curé du village, le maréchal des logis qui l’avait arrêté. D’un coup de fusil, il assassine le gendarme, « Dei un colpo di focile » à trois heures de la nuit. Il commande une troupe de plusieurs dizaine d’hommes dont François Antoine PELLEGRINI dit »Bruscu », des frères MULTEDO, de Jean CRISTINACCE et de Jean CASANOVA. Surnommé « le roi de la montagne », il fonde une sorte d’état indépendant, une r »publique des bandits », le long du Liamone et établit le 1er février 1823 la « constitution d’Aïtone » qui lui donne le droit de vie et mort sur les habitants de son terroir et soumet à « l’impôt » le clergé, les notaires et la bourgeoisie. Il attaque et pille de nombreuses autres gendarmeries comme Antisanti, Orezza, Evisa et Rusio. Il se procure ainsi des armes, des munitions et des vêtements. On met à l’actif de POLI, l’assassinat en pleine rue de Bastia du bourreau chargé de l’exécution de son complice MASCARONI et de la délivrance de ce dernier au moment où les gendarmes le conduisaient sur la place Saint-Nicolas pour y être guillotiné. On lui attribue l’attaque de la gendarmerie de Bastia, de l’anéantissent d’une bande sarde qui terrorisait et pillait la population de Bonifacio. Cet exploit l’auréole d’une certaine gloire et il gagne ainsi une certaine sympathie parmi la population. Devant ses exactions, la Restauration crée en novembre 1822, le bataillon des Voltigeurs Corses, sorte de milice composée essentiellement d’insulaires, qui ne parviendra jamais à réduire le phénomène des bandits de droit commun. Le 5 février 1827, un bataillon de Voltigeurs Corses, sur dénonciation d’un proche, parvient à la cache de POLI près d’Ambiegna, et lors des échanges de tirs, le célèbre bandit est tué. Son corps est exposé dans la cathédrale Saint-Roch d’Ajaccio afin de couper court à tout fantasme. Trente-six procès-verbal pour meurtres le concernant sont encore conservés au parquet général de Bastia. Son histoire st surtout connu par le récit qu’en fait Gustave FLAUBERT dans ses « Carnets de Voyage ». Le 7 octobre 1840, lors de son passage à Vico, il y apprend les exploits de ce bandit qu’il qualifie de « noble cœur et de héros ».

Citons dans la première moitié du XIXème siècle deux autres bandits.

Le dénommé CASANOVA d‘Evisa en compagnie des frères MULTEDO (déjà complices de Théodore POLI), commet de nombreux méfaits. Condamné par contumace à perpétuité, il est contraint de prendre le maquis et est abattu en 1827 par les voltigeurs dans la région du Fiumorbu. L’acte de décès en italien de Giovanni CASANOVA, daté du 5 janvier 1827, sur déclaration de Martino CASANOVA, âgé de 55 ans, et rédigé par BATTESTI, maire de Poggio di Nazza (Haute-Corse), affirme qu’il à été tué à 7 heures du matin, au lieu-dit La Croix, à l’âge de 27 ans, qu’il était natif de cette commune et faisait état de profession de « bandito ».

Agostino STEFANINI dit « Tortu »rackette, enlève et permet l’élection du maire de Sari-d’Orcino en 1841. Les voltigeurs corses le tue en 1842.

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Un autre POLI, Mathieu POLI, né le 8 novembre 1875 à Balogna, affirmait enfant : « quand je serai grand, je serai bandit ! » Le 29 mai 1894, il a alors dix-neuf ans, la justice le condamne à deux ans de prison pour menaces de mort, port d’armes et violences et il purge sa peine à la prison centrale de Nîmes. Le 10 juillet 1896, à son retour au pays, il menace le curé de Coggia avec son fusil et vole l’argent du presbytère. Même la religion n’est pas respectée ! Le 22 juillet suivant, au cours d’une bagarre, il est interpellé par les gendarmes, il parvient à s’enfuir en tirant sur eux et prend aussitôt le maquis pour faire équipe avec le bandit PAOLI, dit « Cicchettu », recherché pour deux meurtres. Le 26 octobre, les deux bandits rançonnent  la recette des postes de Cargèse. La population est excédée et les dénonciations s’accumulent. Le 3 novembre, la police de Vico surprend sur la route de Sagone, les deux hommes et leur guide, deux sont abattus mais le bandit POLI parvient à s’enfuir.

Le 14 février 1897, en compagnie d’un nouveau complice, le bandit CERATI, il se rend à Balogna chez son oncle Jean-Baptiste LECA dans le but de le contraindre à renoncer à toute prétention sur la succession de son grand-père décédé. Jean-Baptiste n’est pas là et c’est Antoine, son frère, qui reçoit amicalement les bandits et leur offre une collation selon les loi de l’hospitalité corse. POLI exige d’Antoine qu’il convainc son frère Jean-Baptiste de renoncer à la succession. Devant le refus de l’oncle, le ton monte, CERATI tente d’étrangler Antoine LECA tandis que sa femme hurle. Les cris de sa belle-sœur alertent Jean-Baptiste LECA qui s’arme d’un fusil. POLI, surpris, ouvre le feu à deux reprises, LECA riposte, tue CERATI. L’acte de décès n° 4 de l’année 1897 à Balogna rédigé par Toussaint COLONNA, maire de la commune, indique que Jean Baptiste CERATI, âgé d’environ 40 ans, domicilié à Scana Faghiaccia (canton de Salice) est décédé à 11 heures du matin mais ne fait pas état de sa mort violente mais l’identité des déclarants en dit long : Ange Toussaint BERNARDI, 46 ans, maréchal des logis chef et Antoine OTTAVI, 33 ans, gendarme, tous les deux résidant à Vico. Le POLI est désarmé. Le 7 décembre 1897, , il est condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour d’assises de la Corse. Le 28 août 1900, après 4 tentatives, il s’évade du bagne de Cayenne et à la fin du mois de janvier 1902 il débarque en Corse. Au village, les POLI et les LECA vivent dans l’attente d’une vendetta bien qu’à l’origine ce terme venu du latin « vindicta », signifie « revendication en justice », à une époque où la justice privée avait remplacé la justice publique. Le 26 janvier 1902, en début d’après-midi, après avoir travaillé toute la matinée dans sa propriété d’Ogliastellu, Jean-Baptiste LECA se met en route en suivant à travers le maquis, le sentier qui conduit à Balogna. Des coups de feu éclatent et il s’écroule atteint par plusieurs décharges de chevrotine à la poitrine et dans le dos. Il décède quelques jours plus tard après avoir désigné ses neveux, Paul et Pascal POLI comme étant ses meurtriers. Malgré leurs protestations d’innocence, les deux frères sont arrêtés et incarcérés. Malgré les missives qu’adresse Mathieu POLI au procureur pour avouer son acte, les autorités politiques et judiciaires demeurent persuadés que ses deux frères sont les vrais coupables.

Le 20 mai 1902, la voiture qui conduit le préfet de Corse, Jean-Joseph-Félix CASSAGNEAU, accompagné du secrétaire général de la préfecture, est stoppée au col de Sevi. C’est Mathieu POLI, qui arme au poing, révèle de son identité et reconnaît sa seule responsabilité dans le meurtre de son oncle. Lors du procès, le 6 juin 1903, les membres du jury, intimidés, déclarent les accusés non coupables. Pascal et Paul POLI. Ils sont acquittés. Mais la vendetta entre les deux familles continue. Les fils de Jean-Baptiste LECA Toussaint et Jean-Dominique, qui travaillent sur le continent, rentrent en Corse pour venger leur père. Le 13 juillet 1903, Pascal POLI est abattu au pont de Mela, à quelques centaines de mètres de Calcatoggio. Quatre balles ont été tirées et le propriétaire du cabriolet qui assurait le service Ajaccio-Calcatoggio est également tué. Son crime accompli, Toussaint LECA se constitue aussitôt prisonnier à la gendarmerie de Calcatoggio. Il est acquitté le 28 novembre 1903.

Le 14 août 1903, le presse locale raconte que dans la nuit du 12 au 13, vers deux heures du matin, le bandit Mathieu POLI à été abattu entre Vico et Guagno par une patrouille de gendarmerie commandée par le maréchal des logis chef COSTA. Or, lors de l’autopsie, les experts constateront que le calibre de la balle fatale ne provient pas des armes utilisées dans la gendarmerie2. L’Histoire locale fait de Jean-Dominique LECA le vrai assassin du bandit, il aurait vengé son père et la vendetta se termina par un nouveau meurtre.

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Mais le « héros », celui dont le cinématographe immortalise l’histoire3, est Nonce ROMANETTI né le 25 juillet 1882 à Calcatoggio. L’acte de naissance n° 14 de l’année 1882 à Calcatoggio est daté du 25 juillet, le maire Jean Baptiste AGOSTINI reçoit François Antoine ROMANETTI, propriétaire, âgé de 25 ans, qui lui présente son fils, Nonce Louis, né le jour dans la maison familiale dans le hameau de Guadagnina, de lui et de sa légitime épouse Marie Antoinette, née FORCIOLI, ménagère de 25 ans. Nonce ROMANETTI fut considéré jusqu’à sa mort survenue « brutalement » à 43 ans comme il sied à un authentique bandit corse, le 25 avril 1926, comme l’un des derniers grands bandits de l’île.

Sa fiche matricule -il était de la classe 1902- le décrit comme de petite taille, il mesure 1 m 55, les cheveux châtains et les yeux marron, le visage ovale. Il est incorporé au 163ème Régiment d’Infanterie (de Corse) à compter du 14 novembre 1903, et lors de sa démobilisation, le fameux « certificat de bonne conduite » lui est accordé ! Il accompli une première période au 163ème du 2 août au 17 septembre 1908 et une autre au 40ème d’Infanterie du 28 octobre au 13 novembre 1912. Mais le 18 décembre 1914, alors que nombre d’îliens trouvent la mort sur les champs de bataille du nord et de l’est de la France, ROMANETTI est déclaré insoumis et ne sera rayé de l’insoumission que le 30 juin 1926 après son décès à Appietto le 25 avril, sur avis à l’autorité militaire du maire.

Dans les années 1900, il est condamné plusieurs fois pour violence avec arme blanche notamment lors de journées électorales.

  • il est condamné le 27 septembre 1901 par le tribunal correctionnel d’Ajaccio à 16 frs d’amende pour avoir chassé sans permis ;
  • il est condamné le 13 mars 1903 par le tribunal correctionnel d’Ajaccio à 10 jours de prison pour coups et blessures volontaires ;
  • il est condamné par jugement contradictoire par le tribunal correctionnel d’Ajaccio le 17 mai 1907 à un mois de prison pour bries de clôture ;
  • il est condamné par jugement contradictoire par le tribunal correctionnel d’Ajaccio le 22 octobre 1909 à 20 jours de prison pour violence et voies de faits
  • il est condamné le 4 novembre 1910 par le tribunal correctionnel d’Ajaccio à 2 ans de prison pour coups et blessures volontaire et port d’arme prohibé ;

Revenu en 1913 dans son village natal, il est derechef condamné pour vol :

  • il est condamné le 30 août 1913 par le tribunal correctionnel d’Ajaccio à 5 ans de prison et 100 frs d’amende pour le vol de bestiaux dans les champs et port d’arme prohibé (jugement par défaut) ;
  • il est condamné le 7 septembre 1913 par le tribunal correctionnel d’Ajaccio à 3 ans de prison et 5 ans d’interdiction de séjour par le vol d’un bœuf dans un champ (jugement par défaut).

En janvier 1914, Giulio-Cesare CARBUCCIA, l’homme qui a porté plainte et fait condamner, se rend à la messe au col de San Bastiano, près du village où l’on célèbre la fête patronale, le bandit l’abat d’une balle en pleine tête et prend le maquis où il se terre pendant toute la durée de la guerre. Il est condamné le 18 juillet 1918 par la cour d’assises de Corse (la guerre n’est pas encore terminée) à la peine de mort par contumace pour le meurtre d’un gendarme. Il s’improvise homme d’affaire, boucher en gros, passe des accords avec une société laitière.

En 1919, le mariage de l’une de ses filles avec Jean-Marie MANCINI, est célébré au maquis dans de fastueuses réjouissances  auxquelles sont conviées les personnalités locales ainsi et les maires du canton. Sa notoriété est telle qu’il devient la personnalité de la région, personnalité crainte mais aussi respectée. L’instituteur de Calcatoggio dans un accès de démence ayant tué son épouse et ses deux enfants, lui demanda ce qu’il doit faire. ROMANETTI lui conseilla le suicide ce qu’il fit. La politique joue un rôle important dans la délinquance corse, les campagnes électorales sont souvent l’objet de pressions, de manipulations, de trucages. Et ROMANETTI ne fait pas exception. En mai 1922, lors de la venue dans l’île du président Alexandre MILLERRAND, ROMANETTI qui fait partie du cortège des maires reçus à Evisa, lui serre la main. En 1923, il se rapproche du parfumeur d’extrême-droite François COTY en tant qu’agent électoral dans le terroir qu’il contrôle du Liamone à Vizzavona. Dès lors, la presse le présente comme l’archétype du bandit corse et sa notoriété gagne toute l’Europe. Il mène grande vie, adulé par les femmes, courtisé par les hommes. Il s’installe dans le golfe avec Madeleine MANCINI. Un réseau d’yeux et d’oreilles l’informe des déplacements de la gendarmerie. Lors d’un entretien avec un journaliste il déclara : « Dites bien à vos lecteurs que Romanetti n’est ni un voleur, ni un lâche et que je n’ai jamais fait de tort à qui que ce soit… je m’efforce même d’adoucir le sort de ceux qui ont faim en les aidant dans la mesure de mes moyens. Je n’ai jamais tué que pour me défendre ». Le 25 avril 1926, il tombe dans une embuscade sur la route de Lava (commune d’Appietto) alors qu’il se rend à Pevani. Son corps est retrouvé criblé de balles et comme s’est souvent le cas aujourd’hui encore en Corse comme la région marseillaise, l’enquête policière n’aboutit pas. Des centaines de personnes assistent à Calcatoggio à ses grandioses funérailles dans la propriété familiale mais sans la bénédiction de l’église.

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SPADA ! Le bandit SPADA !

André SPADA – photographie de presse – source internet Il est le personnage que la mémoire familiale a transmis (de mon grand-père à ma mère, de ma mère à moi).

André SPADA naît le 13 février 1897 à Ajaccio, son père Gavino est un journalier sarde illettré de 27 ans natif Frolinas (province de Sassari), sa mère, Anna Maria BERTI, est corse, originaire de Lopigna, elle a 23 ans, et ses parents auront 9 enfants. En 1909, la famille s’installe dans le village natal maternel et le jeune André exerce le métier de bûcheron et de charbonnier.

En 1917, il s’engage dans un régiment d’artillerie et acquiert ainsi la nationalité française. En 1918, il est condamné pour désertion en temps de guerre. Amnistié, il se rengage pour combattre en Syrie. Il rentre en Corse en mai 1921 et postule sans succès pour un emploi de fonctionnaire, de douanier.

En octobre 1922, à Sari d’Orcino, il tire sur les gendarmes venus arrêter son ami Dominique RUTILI, en tue un et les deux hommes prennent le maquis pour échapper à la prison. Peu après, RUTILI tue son propre frère, assassine ceux qu’ils pensent l’avoir dénoncé et est arrêté dans l’embuscade du Finosello. Condamné à mort en février 1925, RUTILI est gracié et voit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité au bagne de Cayenne. Libéré, il regagne Sari d’Orcino en 1952 où il meurt dans son lit en juillet 1973.

C’est dans le maquis impénétrable que SPADA apprend sa condamnation à mort par contumace le 11 juillet 1925. Comme s’est souvent le cas dans le banditisme, les femmes vont conduire SPADA dans l’impasse. Sa maîtresse, Marie CAVIGLIOLI, sœur d’un autre bandit, le quitte et se réfugie à Ajaccio où elle se met en ménage avec un dénommé Jacques GIOCONDI.

Le 17 novembre 1925, à Poggio-Mezzana, SPADA pense se venger en tirant sur son ex-compagne et son nouvel amant mais il tue la jeune sœur du sieur GIOCONDI, âgée de 22 ans, et l’oncle de cette dernière. Et en 1926, il se met en ménage à la Punta avec la veuve de ROMANETTI, Antoinette LECA.

En décembre 1926, il attaque à Sari d’Orcino le fourgon postal qui assure la liaison Ajaccio-Lopigna et blesse gravement le chauffeur et deux des douze voyageurs.

L’année 1929 est l’époque où Pierre BENEDETTI, né le 1er février 1890 à Arro, après une longue carrière militaire dans la Coloniale, revient dans son village natal avec sa compagne, Magdeleine RUFFINI (qu’il épouse le 15 mars 1930 à la mairie du village), et avec ses deux enfants, André Joseph, né en 1916 à Alger et Marie Rose, née le 18 septembre 1925 à Saint-Raphaël (Var), cité de la Côte d’Azur où Pierre et son frère Ange Marie s’installeront un peu plus tard. À Arro, il y retrouve ses frères et y ouvre une petite échoppe, la seule qui existera jamais au village. Un jour, SPADA, était venu se ravitailler chez lui, son épouse Magdeleine entrouvrit la fenêtre pour voir la célébrité locale. Être ainsi observé, presque surveillé, énerva fortement le bandit ombrageux.

  • Qui est cette femme qui nous regarde ? Que veut-elle ?
  • C’est ma femme ! Elle est du continent ! déclara l’ancien militaire comme excuse.

Arro – carte postale de JPV

Le 18 mai 1930, le bus du service postal venant d’Ajaccio s’arrêta à Arro, puis continua sa route vers Lopigna quand soudain, les villageois entendirent des coups de feu. SPADA venait de s’attaquer de nouveau au service postal dont la concession arrivait à terme et faisait l’objet d’une nouvelle adjudication qui échappait au bandit. Quand ceux d’Arro arrivèrent, le chauffeur et deux gendarmes avaient été tué, un troisième grièvement blessé, le fourgon incendié et les passagers avaient fui dans les bois alentours. Magdeleine, épouse de Pierre BENEDETTI, fut choquée devant ce spectacle, devant ces corps criblés de balles. Et quelques mois plus tard, la famille quitta la Corse et revint s’installer à saint-Raphaël.

À la suite de cette attaque digne du Far-West, le service Ajaccio-Lopigna n’est plus assuré pendant six mois et en novembre 1930, SPADA et Antoinette LECA, sous le couvert d’un prête-nom (chose habituelle dans ce genre d’affaire) s’adjugent de nouveau la concession.

L’expédition militaire de novembre 1931 du général FOURNIER4 dont nous parlerons un peu plus loin, oblige André SPADA et son frère Bastien à fuir dans le maquis de la Punta. Sa compagne est arrêtée et son frère se rendra pour ne plus vivre comme un animal traqué. Ce n’est pas la récompense financière pour sa capture qui met fin à sa cavale. Le 29 mai 1933, les gendarme font une descente à Coggia dans la maison de ses parents et le trouve, hirsute, hagard , avec un grand crucifix de bois au tour du coup. Il est immédiatement conduit sous bonne escorte à la prison d’Ajaccio.

Le 29 janvier 1935, il est transféré à la prison Sainte-Claire de Bastia, et son procès commence le 4 mars suivant. Après trois jours de débats, il est condamné à mort. Celui qui était surnommé « le bandit de dieu », « le tigre de la Cirnaca » ou « le sanglier » monte à l’échafaud à l’aube du 21 juin 1935 à 38 ans devant la prison de Bastia. En effet, à l’époque les exécutions capitales avaient lieu devant la foule. SPADA avait expié ses quatorze meurtres et « Le Petit Journal » terminait un de ses articles par « le tigre de Cirnaca est mort en homme ».

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Citons aussi Jean-Baptiste TORRE, né à Lopigna le 27 mai 1909. L’acte de naissance n° 6 de l’année 1909 à Lopigna, daté du 28 mai, Jean LECA, adjoint, reçoit Mathieu TORRE, 39 ans, cultivateur au village qui lui déclare que la veille est né son fils, Jean Baptiste, de lui déclarant et de son épouse, Marie Antoinette, née CAVIGIOLI, âgée de 25 ans, ménagère. Il déserte son régiment d’infanterie coloniale au Maroc pour rejoindre son cousin germain, François CAVIGLIOLI au maquis. Accusé de plusieurs meurtres, dont ceux de plusieurs gendarmes à Balogna. Le 12 février 1932, il est capturé dans le village de Mura, condamné à mort en 1933, il est guillotiné place Notre-Dame à Bastia le 13 avril 1934.

François CAVIGLIONI est né aussi à Lopigna le 1er octobre 1898. L’acte de naissance n° 11 de l’année 1898 à Lopigna est daté du 2 octobre. Toussaint CAVIGLIONI, garde-champêtre de 43 ans, déclare, que la veille, qu’il lui est né un fils de sa légitime épouse, Marie Antoinette, née PIERI, ménagère de 30 ans. C’est à Ajaccio qu’il apprend la violence et à 18 ans il perd un œil au cours d’une rixe dans un bar. Ami et beau-frère (par la main gauche) de SPADA, les relations entre les deux bandits se détériorent si bien qu’un soir de décembre 1926, dans un bar de Lopigna, SPADA, d’un coup de fusil lui fracasse la mâchoire, il n’a pas laissé passer une injure. En octobre 1927, lors d’une nouvelle dispute sur le Cours Napoléon à Ajaccio, il commet l’irréparable et tue. Cet acte l’oblige à prendre le maquis où le rejoignent et son neveu Toussaint CAVIGLIOLI et Jean-Baptiste TORRE. Et la nouvelle bande se livre à de nombreuses violences. Le 21 octobre 1930, à Paomia, CAVIGLIONI abat Ange Antoine SIMEONI, père de dix enfants et ancien maire de Guagno, il avait osé se vanter de ne pas avoir peur du bandit. Le journal « L’Éveil Corse » conte ses exploits comme à la même époque la presse américaine fait la Une sur John DILLINGER. En 1931, il s’installe à Tiuccia et se déclare maître du terroir. Le 17 août de la même année, il s’attaque aux bains de Guagno, tente de racketter son propriétaire, Michel SIMONGIOVANNI, qui résiste. Une balle perdu tue un garagiste d’Ajaccio et la fusillade (comme aujourd’hui les attentats dans les zones touristiques de Tunisie et d’Égypte) fait fuir les curistes qui rejoignent la grande ville dans des bus mis à leur disposition par les autorités. Comme les terroristes, comme beaucoup d’assassins, CAVIGLIONI, dans une lettre publiée le 2 septembre 1931 dans « L’Éveil Corse » accuse le directeur des bains de Guagno d’être responsable de ce meurtre par son refus du racket. Devant le battage médiatique, cette affaire pousse enfin le gouvernement à agir. Le 2 novembre suivant, à Balogna, un accrochage a lieu entre la bande de CAVIGLIOLI et la gendarmerie. TORRE abat le gendarme KLEIN et François CAVIGIOLI reçoit une rafale de fusil mitrailleur et meurt les armes à la main pour entrer dans la légende. TORRE et Toussaint CAVIGLIOLI prennent la fuite. Ce dernier se constitue prisonnier le 1er décembre sous la pression de sa famille.

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Le nombre de corses provençaux au bagne de Toulon, du Second Empire à sa fermeture en 1873 montre que la communauté insulaire s’est exportée et avec elle, ses mœurs violentes :

  • BATTINI Toussaint, fils de feu Toussaint et de feue Marie, né en 1829 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en1857, n° matricule 8522
  • CASANOVA Charles Louis, fils d’Antoine et de Madeleine FRANCESCHI, né en 1836 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1861, n° matricule 13491
  • FILIPPI Enée Jean Baptiste, fils de Mathieu et de Catherine LANDOLFINE, né en 1847 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1866, n° matricule 18140
  • FUMAROL Mauro, fils de Pierre, et de feue Françoise CANO, né le 22 12 1835 en Corse mais habitant Sainte-Anastasie, arrivé au bagne en 1871, n° matricule 23489
  • PAOLINI Jean Paul, fils d’Antoine et de Marie GIUDICELLI, né en 1844 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1865, n° matricule 17287
  • PERETTI Don Jacques, fils de Joseph et de feue Marie Fortunée DURAZO, né en 1821 à Levie (Corse) mais habitant à Marseille, arrivé au bagne en 1864, n° matricule 16319
  • PHILIPPI François, fils de feu Joseph François et de Marie PERANTONI, né en avril 1821 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1854, n° matricule 6366
  • REYNAUD Toussaint, fils de feu André et de feue MARI, né en 1828 à Bormes mais habitant la Corse, arrivé au bagne en 1860, n° matricule 12747
  • SUBRINI Jean, fils d’Antoine et de Jeanne Marie BOTTINI, né le 18 septembre 1841 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1864, n° matricule 15854
  • TADEI Charles Louis, fils de feu François et de feue Marie FRANCISCO, né en 1823 en Corse mais habitant Marseille, arrivé au bagne en 1852, n° matricule 5097

Dans les rapports de gendarmerie et des procureurs généraux en France pour la seule année 1891, 42 faits sont signalés qui à leur lecture donne une bonne idée de la violence en Corse :

  • Vendetta en Corse dans laquelle Bernadini aurait été assassiné par trois notables du pays, les nommés Paoli, Bartoli et Durazzo.
  • Assassinat de Padoue Santoni, berger à Palneca (Corse), 6 avril 1891
  • Tentative d’assassinat par Alexandre Despian, ex-sergent d’infanterie en retraire, sur Alexandre Ordioni, journalier à Corte (Corse), 7 mai 1891
  • Tentative d’assassinat sur Angelis, juge de paix près de Piedicroce (Corse), 10 mai 1891
  • Assassinat de Jacques Benedetti par Jean-Jérôme Tramoni, à Serra-di-Scopamène (Corse), 12 mai 1891
  • Tentatives d’assassinat par Jean-Paul Astina, sur Augustin Baldini et Germain Paccini, à Loreto (Corse), 13 mai 1891
  • Tentative de meurtre sur des gardes-champêtres d’Ajaccio (Corse), 16 mai 1891
  • Tentative d’assassinat sur Prosper Bianchi, sujet italien, par Antolino Sealelli, journalier à Giuncaggio (Corse), 18 mai 1891
  • Tentative d’assassinat sur Jules Casanova, par Jacques-Philippe Cruciani, berger à Chiatru (Corse), 19 mai 1891
  • Tentative d’assassinat, par Pierre-Jean Agostini, sur Paul-Félix Pasquali, à Campo (Corse), 20 mai 1891
  • Tentative d’assassinat sur Baptiste Scala, forgeron à Vivario (Corse), 22 mai 1891
  • Assassinat de François Luporsi, par François-Antoine Bonifaci, journalier à Pietricaggio (Corse), 22 mai 1891
  • Tentative d’assassinat sur Maxime Vecchi, sujet italien, scieur de long à Vivario (Corse), 25 mai 1891
  • Assassinat de Joseph Franchi, berger à Sainte-Lucie-de-Tallano (Corse), 5 juin 1891
  • Tentative d’assassinat sur le maire de Pietracorbara (Corse) par Barthélemy Simoni, 15 juin 1891
  • Rapport sur une rixe à Pastricciola (Corse), 18 juin 1891
  • Assassinat de Pierre-Paul Colonna-Cesari par les frères Piétri, à Serra-di-Scopamène (Corse), 1° juillet 1891
  • Assassinats de Louis Lucchini et de sa mère à Sartène (Corse), 7 juillet 1891
  • Assassinat d’Eugène Cheillan, commissaire de police, par David Grassi, à Sartène (Corse), 16 juillet 1891
  • Assassinat de Noël Santoni, par les frères Santoni, près de Palneca (Corse), 27 juillet 1891
  • Tentative d’assassinat d’un sujet italien, tailleur de pierre à Giocatojo (Corse), par Jean- Sylvestre Pasqualini, 10 août 1891
  • Tentative d’assassinat par Dominique Mattei sur Français Mari, à San-Gavino-di-Tenda (Corse), 13 août 1891
  • Tentative d’assassinat suivie de vol sur la route de Bastia (Corse), par Antoine Matriglia, sur Charles Mattei, voyageur ambulant, 16 août 1891
  • Rapport sur une vendetta à Tox (Corse), 17 août 1891
  • Assassinat de Jean Fabian, à Calenzana (Corse), 29 août 1891
  • Assassinat de son cousin par Jean-Baptiste Pinelli, à Pastricciola (Corse), 31 août 1891
  • Tentative d’assassinat par Baptiste Albertini, sur Paul-François Ambrosi, à Francardo (Corse), 2 septembre 1891
  • Tentative d’assassinat sur Ours-Jacques Casanova, par Jean-Toussaint Paoli, berger à Lugo-di- Nazza (Corse), 4 septembre 1891
  • Tentative d’assassinat sur son oncle, par Charles Vittini, à Velone-Orneto (Corse), 10 septembre 1891
  • Assassinat de Louis Muzi par Nonce Paoli, à Bastia (Corse), 12 septembre 1891
  • Assassinat au lieu-dit Stolo (Corse), d’un enfant de 8 ans par un autre de 13 ans, 19 septembre 1891
  • Assassinat de Joseph Bartoli par Marc Luciani, à San-Gavino (Corse), 29 septembre 1891
  • Tentative d’assassinat par Charles-Jean Marchetti sur Campana, père et fils, à Castellare-di-Casinca (Corse), 5 octobre 1891
  • Assassinat de Don-André Beretti par André Beretti, à San-Gavino-di-Carbini (Corse), 5 octobre 1891
  • Tentative d’assassinat par Sauveur Albertini sur Claude-Mathieu Laillet, à Corscia (Corse), 26 octobre 1891
  • Arrestation du bandit Jean-Charles Renosi, dit Sacchittone, à Piedigriggio (Corse), 27 octobre 1891
  • Assassinat de Jean-Baptiste Bernardini à Fozzano (Corse), 4 novembre 1891
  • Arrestation du bandit Basile non loin de Corte (Corse), 12 novembre 1891
  • Tentative d’assassinat, par Jean-Baptiste Angelofranchi, sur Antoine Raffali, à Urtaca (Corse), 16 novembre 1891
  • Tentative d’assassinat, par Étienne Monti, sur Jérôme Cardolaccia, à Bastia (Corse), 28 novembre 1891
  • Assassinat de Jean Colombani, par Charles Santelli, à Sarisaccio (Corse), 11 décembre 1891
  • Incendie dans la forêt domaniale de Lucérani (Corse), ayant entraîné la mort d’Auguste Latour, d’Antoine Sicard, soldats au 112° régiment d’infanterie, et de Charrelier, garde forestier, 2 mars 1891

Citons pour exemple l’arrestation d’Ange ORDIONI pour outrages et rébellion envers les gendarmes de Vescovato le 13 février 1893 ; la rencontre « amicale » entre les gendarmes de Ghisoni et le bandit RENUCCI accompagné de 16 individus armés le 14 mai 1894 ; la tentative d’assassinat à Lopigna, sur Mathieu LECA, vicaire à Ajaccio, par Antoine LECA, cultivateur, le 21 septembre 1894 ; l’assassinat dans son lit de Pierre QUILICHINI, chef de gare de Borgo le 22 juin 1897 ; la condamnation de Philippe BATTESTI, boucher, aux travaux forcés à perpétuité par la cour d’assises de la Corse, pour l’assassinat de Paul-Jérôme LECA, adjoint au maire de San-Nicolao (Corse), en 1898 (voir « Bastia-Journal » du 28 octobre 1897 et le « Petit-Journal ») ; l’assassinat à Fozzano, de Jean-Baptiste BERNARDINI, par Joseph-Antoine BARTOLI, libéré conditionnel de la prison de Mende (Lozère), en 1900 ; tentative d’assassinat en 1894 sur des gendarmes venus l’arrêter à Pianotolli-Caldarello, par le bandit THOMASINI, en fuite depuis ; la tentative d’assassinat à Santa-Maria-Siché, par Jean-Jérôme RENUCCI, sur Rose-Marie FICO, sa concubine, en 1893.

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Les images du bandit corse remplies de complaisance peuvent être considérées comme des témoignages d’un évident parti pris. L’abondante production littéraire depuis le XIXème siècle qui mythifie le monde du banditisme îlien répond à une curiosité lointaine. Dans l’idéologie populaire, même les bandits français du XVIIIème siècle, tel Gaspard de Besse ou Mandrin en Dauphiné, sont auréolés d’une certaine gloire. Avec le XIXème siècle, le banditisme traditionnel sert de paravent à une délinquance de droit commun souvent violente. En effet, quand nous étudions ces phénomènes et la biographie de ces « héros romantiques », nous sommes atterrés par la mansuétude des journaux de l’époque et d’une certaine intelligentsia. Aujourd’hui, la Corse comme les Bouches-du-Rhône ou Grenoble, connaît de multiples assassinats annuels le plus souvent impunis.

De nombreux facteurs ont favorisé ce banditisme :

  • le géographie : la Corse est un pays de mer et de montagne, de maquis impénétrable aux étrangers ;
  • l’économie : le sous-développement économique (une paysannerie pauvre), la rudesse du territoire et des mœurs méditerranéennes, le phénomène îlien de forte appartenance … ont créé des antagonistes entre ruraux et citadins, entre bergers et cultivateurs, entre montagne et plaine ;
  • l’histoire et les traditions corses : la Corse jusqu’à la Révolution n’a jamais connu de pouvoir centralisateur et unificateur, l’île passant sous diverses dominations, par conséquent, une Justice venant d’en-haut et impartiale, celle d’un état moderne, a été longtemps quasi absente et les populations pendant des siècles se sont habituées à assurer leur propre défense, leur propre justice ;
  • les complicités locales qui s’expliquent par les liens familiaux (le clanisme) et la sympathie et la peur que ces marginaux dégagent.

Plaque de ceinturon des voltigeurs corse

Dès l’extrême-fin du XVIIIème siècle, et notamment BONAPARTE, lors de son retour d’Égypte en 1798, en fin connaisseur de la violence en Corse, tente de la juguler. Dans ce contexte, le bataillon des Chasseurs Corse voit le jour, mais il est dissout lors de la Restauration. Face à l’aggravation du banditisme dans l’île consécutive du laisser-faire, le vicomte de SULEAU, préfet du département de 1822 à 1824, demande que Paris ressuscite un corps chargé d’épauler la gendarmerie afin de lutter efficacement contre ce phénomène récurant. En effet, entre 1816 et 1822, 116 gendarmes sont assassinés, et dans la seule année 1822, on enregistre 190 homicides ou tentatives, et les autorités estiment entre 400 et 500 bandits sévissant dans le maquis. LOUIS XVIII, par ordonnance royale du 9 novembre 1822, crée le Bataillon des Voltigeurs Corses, auxiliaire de la 17ème Légion de Gendarmerie Royale. La première compagnie est implantée à Bastia et la seconde à Ajaccio avec comme lieutenance à Ajaccio, Vico, Sartène, Talano et Sainte-Maria-Sicché. Le bataillon est dissout le 10 juillet 1850 pour être remplacé par un Bataillon Mobile de Gendarmerie qui disparaît l’année suivante. Les voltigeurs sont alors amalgamé à la légion de gendarmerie dont les effectifs sont portés à 950 hommes pour un département d’environ 150.000 habitants.

Voltigeur Corse par BELLANGE – source internet

La guerre de 14/18 (qui n’a pas en Corse un grand-père, un grand-oncle ou un cousin dont le nom est gravé sur le monument aux morts du village ! ) et son immense cortège de deuils aggravent les difficultés économiques et la gendarmerie territoriale est désorganisée. La délinquance violente augmente (meurtres, rackets, vols, prostitutions) et s’apparente plus au grand banditisme (le fameux « milieu ») tel que le connaît à la même époque Marseille. Les « bandits » interviennent dans les élections et se taillent des fiefs quasi inexpugnable où ils exercent leur pouvoir, rendre leur justice et prélèvent leur dîme. Ils se comportent comme des féodaux brutaux. CAVIGLIOLI régnait en maître dans les plaines de Sagone et du Liamone, ROMANETTI s’était proclamé roi de Cinarca, SPADA avait interrompu la liaison du service postal entre Ajaccio et Lopigna et sa mort sous la lame de la guillotine le 21 juin 1935 met fin au cycle des bandits corses.

Le Petit Journal illustré du 5 Décembre 1909 – source internet

article paru dans “Le Petit Provençal” le 11 novembre 1931

Le banditisme corse est, en effet, éliminé dans ses formes les plus spectaculaires au début des années 1930. En novembre 1931, le président du Conseil, Pierre LAVAL, décide « manu militari » de mettre un terme à ces bandes et y met les moyens en hommes et en matériels. Le 7, l’armée débarque !

« Le Petit Provençal » du 11 novembre annonce que l’opération militaire contre les bandits corses s’est élargie aux cantons de Sari d’Orcino (« où SPADA a établi son quartier général ») et de Vico (« résidence de TORRE et de CAVIGLIONI5, le neveu »). Le quotidien provençal continue : « A la fin de la première journée d’opérations, dans le cabinet du préfet, une sorte de Conseil de guerre était réuni. Tous ceux qui, depuis la veille au soir, avaient battu la montagne ou fouillé le maquis, venaient rendre compte de leur mission, la gendarmerie locale, puis les commissaires spéciaux, ces derniers guêtrés de cuir et sanglés de vareuses de drap fort, et, enfin, siégeant, près du préfet, le général Fournier, gouverneur de la Corse … Pour ne pas entraver l’action de la force armée, afin qu’elle ne reçoive pas des ordres différents, le préfet de la Corse s’est dessaisi de ses pouvoirs de police, qu’il a transmis au général Fournier, commandant supérieur de la défense en Corse. De ce seul fait, les régions occupées sont placées sous le régime de l’état de siège. Cette situation, bien qu’entraînant parfois des cas difficiles, est supportée avec la plus grande résignation par la population qui comprend maintenant la nécessité qu’il y avait à prendre de pareilles mesures … Samedi6, à minuit, lorsque les premières colonnes s’ébranlèrent, la tempête battait l’île tout entière. Parmi les rafales de vent, sous une pluie violente, les dix-huit pelotons de trente-cinq gardes mobiles s’étaient mis en route. Chaque groupe était précédé de deux auto-mitrailleuses blindées. Devant ce déploiement de forces imposantes, les paysans qui descendaient de la montagne s’arrêtèrent interdits … A la bergerie de Punta, près de Calcatoggio, dans le fief de Spada, la gendarmerie saisit trente fusils, dont vingt Mauser, de nombreux para-bellum et des munitions en quantités impressionnantes ». Par contre le journal d’extrême-droite du 10 novembre, « l’Action Française » donne une vision apocalyptique des opérations militaires d’autant plus que la météo s’en mêle : « Un temps affreux a sévi sur la Corse pendant toute la journée;” (il s’agit du 10 novembre) “nulle opération nouvelle n’a été faite et les forces de police se sont contentées de veiller minutieusement aux abords des localités entourées hier … Les routes sont détrempées par la pluie et l’on signale que quelques voitures militaires sont restées embourbées … soixante et une arrestations ! en outre, une demi-douzaine ont été opérées dans la région de Vico, mais non encore officiellement annoncées ».

Si bien que L’Oeuvre » titre le 14 novembre : « Visions de guerre en Corse. » et qu’à la Chambre, LAVAL déclare le 20  : « le gouvernement a estimé que la civilisation devait être la même en Corse que dans les autres départements français » (Journal Officiel, débats de la Chambre, page 4.000). À Paris, la politique politicienne s’empare de l’affaire, les communistes y voient le symbole de la lutte des classes et du colonialisme, l’armée contre les pauvres corses. Le député Jacques DORIOT, alors étoile montante du Parti Communiste, demande en plein hémicycle à son collègue le député corse, Camille de ROCCA-SERRA : « de quel bandit êtes-vous l’ami ? » (Journal Officiel, débats de la Chambre, page 3.999). Les journaux nationaux de 1931 parlent de la Corse comme d’un département en état de siège et de l’épuration du maquis. Mais bientôt le mot « maquis » prendra une autre signification !

Bibliographie :

AUDA (Grégory), « Bandits corses, des bandits d’honneur au grand banditisme », éditions Michalon, Paris 2005.

BERTRAND (Félix), « La vendetta et le banditisme et leur suppression. Tableau de mœurs corses », éditions Harteau, Paris 1870, 194 pages.

BOURDE (Pierre), « En Corse, l’esprit de clan. Les mœurs politiques. Les vendettas. Le banditisme », éditions Latour, Paris 1887.

BUNARDI (Pierre), « Les rois du maquis : Romanetti, Spada et Cie », éditions de France, Paris 1926.

FLAUBERT (Gustave), « Carnets de Voyage ».

LORENZI DE BRADI (Michaël), « Les bandits de Prosper Mérimée », Revue Hebdomadaire du 4 juin 1921, pages 48-62.

MARCAGGI (J.-B.), « Les chants de la mort et de la vendetta », éditions Lacour, Nîmes 1994, 335 pages.

MARCAGGI (J.-B.), « Les bandits corses ; histoire de la vendetta », collection « Histoire de la Corse », éditions Desroches, Paris 1966, 199 pages.

PELLEGRINETTI (Jean-Paul) & ROVERE (Ange), « La Corse et la République », éditions du Seuil, Paris 2005.

PIERHOME (Henri), « La vie du bandit Bellacoscia », éditions de France, Paris 1931.

SEDILLOT (René), « La grande aventure des Corses », éditions Fayard, Paris 1969.

SCHOR (Ralph),« La presse française continentale et l’extermination des bandits corses en 1931 », communication de 18 pages, source internet.

SILVANI (Paul), « Bandits corses, du mythe à la réalité », éditions Albiana, 2001.

WILSON (Stephen), « Vendetta et banditisme en Corse au dix-neuvième siècle », éditions A Messagera-Albiana, 1995.

Œuvres littéraires romanesques :

BALZAC (Honoré de), « La vendetta » – DAUDET (Alphonse), « Les contes du lundi » – DUMAS (Alexandre), « les frères corses » – MAUPASSANT (Guy de), « Une vendetta » – MERIMEE (Prosper), « Colomba » (1840) – MERIMEE (Prosper), « Mateo Falcone » (1829)

1– Nous n’avons pas trouvé l’acte de baptême de Mathieu ROBERT à La Palud entre 1779 et 1788. La Palud est une commune qui est située aujourd’hui dans le département du Vaucluse, à la limite de la Drôme.

2– Il en est de même lors de l’assassinat du roi de Yougoslavie Alexandre 1er, à Marseille, le 9 octobre 1934, les balles qui tuent Louis BARTHOU, ministre des Affaires Étrangères, venu accueillir le souverain, ne sortaient pas de l’arme du terroriste.

3« Nonce Romanetti, roi du maquis », film muet de1924.

4– Le général FOURNIER est le commandant de la défense de la Corse. En 1928, il établit le projet de la défense de l’île dont les travaux sont effectués à partir de 1931. Le préfet du département, lors de cette expédition militaire, se dessaisit de ses pouvoirs de police et les transmet au général FOURNIER.

5– Le patronyme est mal orthographié, il s’agit de CAVIGLIOLI.

6 le 7 novembre, jour du débarquement.

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